KUTU : Une histoire d’hybridations culturelles et musicales

A l’initiative de ce projet, on retrouve le violoniste Théo Ceccaldi, élu Révélation de l’année 2017 aux Victoires du Jazz. Figure emblématique du renouveau du jazz, le natif de Pithiviers s’attache depuis une dizaine d’années à dépasser les frontières entre les genres musicaux. Plutôt que de rester cantonner au jazz stricto sensu, plus conventionnel, Ceccaldi, qui possède par ailleurs un solide bagage classique, aime créer des ponts entre les genres, en allant vers le rock, les musiques électroniques ou encore les musiques du monde.

En 2019, grâce au soutien du festival Africolor et de l’Alliance française, il se rend à Addis-Abeba, capitale éthiopienne. C’est l’occasion pour lui de s’imprégner de la musique locale, en particulier lors de soirées underground dans les Azmari Bet, sortes de cabarets où – le plus souvent – une chanteuse accompagnée de musiciens (percussions et masenqo) et parfois de danseurs, improvisent en interagissant avec le public.

Il tombe alors sous le charme de deux chanteuses populaires éthiopiennes, Hewan Gebrewold et Haleluya Tekletsadik, membres du Jano Band, groupe de rock bien connu des jeunes éthiopiens. Les deux chanteuses sont à la fois attachées à la tradition ancestrale des chants azmari, aux légendes de la musique éthiopienne comme le grand Mulatu Astatke, père de l’éthio-jazz, ainsi qu’à la modernité incarnée par la jeune génération. Les textes qu’elles chantent et écrivent elles-mêmes sont engagés, politiques et féministes. En Ethiopie, il est rare, car mal vu, que des chanteuses interprètent autre chose que des chansons écrites et composées par des hommes. Au-delà du sens des mots, c’est la démarche même des deux jeunes femmes qui apparait engagée. Lorsque Théo les invite à venir jammer dans une salle de l’Alliance française d’Addis, l’alchimie opère immédiatement. Kutu était né. Il était évident de poursuivre l’aventure.

Mais le groupe ne serait pas ce qu’il est sans les trois autres brillants musiciens qui les accompagnent. A commencer par le violoncelliste et bassiste Valentin Ceccaldi, frère de Théo, avec qui il collabore souvent, notamment sur l’album Constantine, où ils nous embarquent dans un voyage poético-musical à la rencontre de leur histoire familiale, celle de l’Algérie et du déracinement. Valentin laisse aussi sa créativité et sa sensibilité s’exprimer sur le projet solo Ossos, où il explore « jusqu’à l’os » les sonorités de son violoncelle, ou dans un autre registre avec le groupe post-rock LENT.

A la batterie, Kutu ne pouvait pas trouver mieux que le fantasque Cyril Atef, au parcours d’une richesse incroyable. Né à Berlin, d’une mère française et d’un père iranien, Cyril déménage aux Etats-Unis, où il poursuit l’apprentissage de son instrument. Ayant joué aux côtés d’artistes de renom (M, Cheb Mami, Alain Bashung…), le percussionniste compte une impressionnante discographie avec le duo trip hop Bumcello, qu’il fonde avec le violoncelliste Vincent Segal. Marqué par les rythmes afro, Atef s’associe au mystérieux Monsieur Cong pour créer l’ovni CongopunQ, sorte de transe afro-électro-rock. Avec Fixi (Java) et Olivier Araste (Lindigo), il fonde le groupe Pachibaba, mélange de maloya, de valse et d’afrobeat.

Enfin, c’est la talentueuse Akemi Fujimori, parisienne d’origine belge et japonaise, qui prend place aux claviers et machines de Kutu. Également bassiste et chanteuse, elle compte de nombreux beaux projets et collaborations à son actif (Dismaze, Prudence, Naïve New Beaters, Isabel Sörling, Magnetic Ensemble, Soko, Etienne Jaumet…).

Kutu en concert à Clichy-sous-Bois, juillet 2022, © La Bonne Mixture.

Ce combo multiculturel explosif se consomme de préférence en live. Car un concert de Kutu est entraînant et frénétique. On commence par bouger la tête, puis c’est tout le corps qui suit naturellement. L’enthousiasme communicatif du groupe ne peut que nous inviter à danser et sauter tous ensemble, en communion. Une énergie rock se dégage, avec des séquences allant parfois vers le punk ou le rap. Le groupe porte bien son nom puisque Kutu pourrait se traduire par « en avant » ou « on y va ».

Un concert de Kutu est envoûtant et cosmique. Les vibrations des voix fusionnelles d’Hewan et Haleluya nous transportent dans un ailleurs exotique et chaleureux que nous pouvons entrevoir dans le clip du titre Baamet Beal. On se délecte aussi des improvisations psychédéliques de Théo, délaissant volontiers son archet et utilisant son violon comme une guitare électrique de rockeur. On entre dans une transe électro impulsée par les notes aériennes des claviers d’Akemi, les lignes de basse puissantes et ciselées de Valentin ainsi que par le groove tribal des percussions de Cyril, qui n’hésite pas à troquer ses fûts contre des bidons d’eau et autres objets.

Un concert de Kutu est vivifiant ! Cette musique nous transmet indéniablement une énergie positive. On repart avec le sourire et la patate. Et on se sent peut-être encore plus vivant qu’on ne l’était déjà, heureux d’avoir assisté à une telle performance, qui décloisonne les genres musicaux et casse les barrières entre les cultures. Au final, c’est une certaine idée de la liberté que nous inspire Kutu.


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